
« - C’est tes roses, finit-elle par répondre.
- Comment ça ? Qu’est ce qui ne va pas, avec mes roses ? Il y en a de fanées ?
- Non, non, elles sont très belles, tes roses. Elles sont magnifiques, même. Mais…’ »
Il attendit, attentif, quelques secondes, qu’elle finisse sa phrase. Puis, doucement, il la relança :
« - Mais ?
- Mais elles sont roses… »
C’est dommage, il lui paraissait presque parfait. Il l’était, sur bien des points. Elle pensait vraiment que ce serait lui, que c’était le bon. Elle avait cru que ce soir, enfin, ses attentes seraient comblées. Il avait failli réussir. Il l’avait invitée dans un des meilleurs restaurants de la ville, pour un dîner aux chandelles, au sens propre. Quand elle était arrivée, un peu en retard, il s’était levé et lui avait avancé sa chaise, non sans l’avoir au préalable amoureusement embrassée. Il avait commandé du champagne et tous les plats avaient été délicieux, surtout la tarte chocolat caramel. Tout avait été parfait. Elle avait mis sa robe rouge, y croyant, voulant y croire. Mais, lorsqu’il lui avait tendu le bouquet, ça l’avait chamboulée plus qu’elle ne voulait l’admettre, le lui admettre. C’était un sublime bouquet d’une vingtaine de roses fuchsia, en gros boutons à peine ouverts, et juste assez de feuillage pour rehausser le ton. Il était entouré d’une simple feuille de film transparent, maintenue par un ruban blanc et or. C’était vraiment un beau bouquet.
Seulement, il jurait avec sa robe. Elle n’aimait pas quand ça jurait. Elle s’arrangeait toujours pour tout accorder, même ses sous-vêtements et son porte-monnaie. Vraiment, ça jurait, et elle n’aimait pas ça.
Mais surtout, ce n’était pas ce à quoi elle s’attendait. Ce qu’elle voulait. Il la connaissait, pourtant. Cela faisait presque un an. Elle ne lui avait jamais dit clairement, mais il avait compris qu’elle était romantique. Très romantique. A l’excès, peut-être. N’en demandait-elle pas un peu trop ? Il y avait longtemps qu’elle savait que la vie n’était pas un conte de fée. Malgré tout, elle croyait encore au prince charmant, à l’homme idéal qui la soustrairait à la tyrannie de sa pauvre vie. Elle était certaine que, quelque part, existait celui qui serait sa moitié, celui qui comprendrait le moindre de ses désirs dans qu’elle ait à articuler un seul mot. Elle avait été sûre que c’était lui. Si sûre.
Quand, après le dîner, il avait proposé de la raccompagner, elle avait refusé. Elle avait appelé un taxi, et l’avait laissé là, avec un simple merci et un baiser distant. Et elle était partie.
Il avait bien senti, durant tout le repas, qu’elle n’était pas tout à fait là. Il avait vu qu’elle était perturbée, même si elle essayait de le cacher. Il n’avait pas pensé qu’une simple couleur de fleurs pourrait avoir cet impact-là. Il la savait sensible et minutieuse, mais n’aurait jamais imaginé à ce point. C'était une des choses qui lui avaient plu, chez elle. Sa fragilité, sa recherche constante de la perfection, tout cela l'avait charmé. Elle voulait faire de sa vie un paradis, et, si cet aspect l'avait d'abord fait sourire, il s'était ensuite plu à l'y aider. Il avait essayé de la protéger des assauts de l'extérieur, de la tristesse, de la mort et du malheur. Il avait oeuvré pour construire son monde idéal, et se demandait maintenant si cela avait été une bonne idée. Solange était une idéaliste, il aurait dû lui apprendre que la perfection n'était pas de ce monde, plutôt que d'essayer de lui prouver (de se prouver?) le contraire. Mais il l'aimait, et il avait cru bien faire.
Ce soir, surtout, il avait essayé d'être parfait. Il l'avait invitée dans ce restaurant qu'un ami lui avait conseillé. Il s'était comporté comme un parfait gentleman, avait commandé foie gras et champagne. Il savait qu'elle aimerait. Il voulait être son prince charmant.
Il avait vu qu'elle était bouleversée, mais il n'avait pas pensé que le rose de ses fleurs puisse en être la cause. Il aurait pu s'en douter, quand il l'avait vue arriver, dans sa robe rouge préférée. Ou bien lorsqu'elle avait posé le bouquet sur la table, les fleurs tournées vers lui. Il n'avait pas été assez attentif, et, vraiment, il s'en voulait. Il aurait du la devancer, agir avant elle, lui proposer d'aller, dès le lendemain, échanger le bouquet contre des roses rouges. Mais il n'avait rien vu, rien fait. Maintenant, la main dans la poche droite de son costume taillé spécialement pour l'occasion, il touchait du bout des doigts la petite boîte de velours noir, désormais inutile. Il passa devant une poubelle, hésita à la jeter, puis se ravisa.
En rangeant la salle, Paul trouva, sur la table quatorze, un bouquet de fleurs. De belles roses roses, oubliées ou laissées délibérément par cette cliente à l'air préoccupé. Il les prit. Le lendemain, c'était l'anniversaire de sa petite amie.